Analyse de texte: Ballade pour prier Notre-Dame

François Villon

 

Dame du ciel, régente terrienne,
Emperière des infernaux palus,
Recevez-moi, votre humble chrétienne,
Que comprise soie entre vos élus,
Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus.
Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse
Sont bien plus grands que ne suis pécheresse,
Sans lesquels biens âme ne peut mérir
N'avoir les cieux. Je n'en suis jangleresse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.

A votre Fils dites que je suis sienne ;
De lui soient mes péchés abolus ;
Pardonne moi comme à l'Egyptienne,
Ou comme il fit au clerc Theophilus,
Lequel par vous fut quitte et absolus,
Combien qu'il eût au diable fait promesse
Préservez-moi de faire jamais ce,
Vierge portant, sans rompure encourir,
Le sacrement qu'on célèbre à la messe :
En cette foi je veuil vivre et mourir.

Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui riens ne sais ; oncques lettres ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint, où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus :
L'un me fait peur, l'autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
A qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ne paresse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.

Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Iésus régnant qui n'a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.

 

 

 

François Villon, né en 1431 et mort en 1465, est l’un des poètes les plus connus du Moyen-Age. Il a rédigé en 1461, le Grand Testament –le recueil dans lequel figure Ballade pour prier Notre dame. Ce poème fut composé par Villon à la demande de sa mère, qui voulait qu’il lui écrive une prière.

Nous tenterons ici d’analyser la conception de la mort qui est exprimée par cette ballade. Puis, nous nous demanderons si cette conception est propre ou non à son époque.

 

I Une mort salvatrice

Dès la première phrase de Ballade pour prier Notre Dame : « Dame du ciel, régente terrienne », on constate la petitesse des hommes face à un pouvoir suprême gouvernant la Terre. C’est le début de la pensée de Villon qui conçoit la mort comme salvatrice. En effet, les hommes étaient considérés comme vils et infâmes à cette époque. Ainsi, une telle conception des hommes permet de comprendre comment la mort peut être considérée comme salvatrice. C’est la raison pour laquelle la mort est comparée à une « dame » car à l’époque les femmes sont symboles de pureté. De plus le mot « Dame » semble exposer la supériorité de la mort et donc de la religion, tel la supériorité des nobles de l’époque. Le mot « régente »  semble indiquer que la mort est toute puissante comme une souveraine provenant du ciel. C’est comme une reine pour qui son royaume est la Terre. Cette religion rabaisse les hommes à des êtres inférieurs qui sont les disciples d’une reine venant du ciel. Le mot « ciel » dans ce contexte a une connotation religieuse et induit que ce pouvoir souverain provient, par extension, de Dieu.

Ainsi, le champ lexical de la supériorité ou de la domination apparaît avec importance dans ce texte : « Dame, régente, Maîtresse, princesse, haute Déesse, régnant, Tout Puissant, Seigneur ». Ceci montre la suprématie que la mort et la religion détiennent sur les hommes, ainsi que les majuscules aux mots « Dame, Maîtresse, Tout Puissant, Seigneur ». Ce champ lexical s’oppose aux mots : « infernaux, pécheresse, humble » qui décrivent les hommes et leurs aspects vils et infâmes, dus aux péchés hérités d’Adam et d’Eve.

De cette manière, la mort est qualifiée de manière méliorative, quant aux hommes, ils sont décrits de manière péjorative. Ainsi, dans cette vision de la mort, mourir devient une bonne chose. C’est pour Villon, se sauver des péchés humains.

 

Enfin, il est possible d’observer dans la dernière partie de la Ballade, que l’idée de religion et de mort salvatrice est retrouvée. En effet, on peut percevoir l’idée que « Jésus » est venu sur Terre afin de venir en aide à ses habitants : « laissa les cieux et nous vint secourir ».  Il se rabaisse donc au rang des humains, pour montrer l’exemple, en offrant à la « mort » « sa très chère jeunesse ». Ainsi, en échange de cette salvation, les hommes doivent sacrifier à la mort ou à la religion, ce qui leur est cher.

De plus, la répétition de la phrase « en cette foi je veux vivre et mourir », montre l’acceptation de tout ce qui est dit dans cette ballade par la « femme » et, par extension, l’accord de Villon avec ce qu’il raconte. Par conséquent, Villon a une conception de la mort, où celle-ci est surpuissante, et à laquelle il faut se livrer, lui offrir notre vie et lui sacrifier ce qui nous est cher.

 

II Une vie après la mort

Cette ballade est également au centre d’une description des deux différents types de vies après la mort : le paradis et l’enfer. En effet, en ce qui concerne le « paradis », il est comparé à un endroit presque imaginaire : « peint », ou le sentiment véhiculé par le lieu est le plaisir, illustré par les instruments de musiques : « harpes » et « luths ». L’auteur à travers la « femme » indique que cela procure de la « joie et de la liesse ».

Cependant, l’enfer lui fait « peur », et l’idée de pouvoir être forcé à y aller, souligne une menace future et un devoir de se plier au dogme religieux. En effet, la cause de cette peur est la description de cet enfer, où les condamnés sont bouillis « boullus », et donc endurent des souffrances atroces.

Ainsi, il semblerait que la mort chez Villon, sous l’influence religieuse, ait un aspect binaire, et donc que l’âme d’un mort, survivant à son corps qui est éphémère, puisse se diriger dans deux directions : le paradis ou l’enfer.

 

III Des conditions d’entrée au paradis

Une raison majeure pour laquelle ce jugement au moment de la mort fait si peur est que les humains sont effrayés car ils ne veulent pas aller en Enfer. Ainsi, ils préparent toute leur vie leur propre mort, afin que leur « seconde vie » soit pleine de bonheur, car vécue au paradis. C’est pourquoi, afin de pouvoir accéder à ce « paradis », la religion (supposément la parole de Dieu) dicte qu’il ne faut pas briser le « sacrement qu’on célèbre à la messe ».  En effet, on peut observer dans ce poème, la femme qui demande de l’aide à Dieu ou à la Dame du ciel afin de ne pas briser cette promesse faite à Dieu durant les messes : « préservez-moi ».

De plus, elle demande ou plutôt implore l’absolution de ses péchés (« de lui soit mes péchés abolus ») en se dévouant et s’offrant entièrement à Dieu : « je suis sienne ». Elle demande le pardon à Dieu, car, telle la croyance, Dieu est miséricordieux. La déclaration : « je suis sienne », semble également indiquer que cette femme préfère se donner à Dieu, c’est-à-dire mourir aujourd’hui, et rejoindre les cieux où il réside, plutôt que vivre plus longtemps et risquer d’aller en enfer. Ceci souligne la croyance accentuée de l’époque, lorsque la population croyait qu’il y avait une vie meilleure après la mort : le paradis et que s’y diriger pouvait être mieux que de rester en vie.

 

Conclusion :

Ainsi, la religion est exposée de manière méliorative, de même que la mort. La Terre et les humains étant décrits de manière si infâme, que la mort semble pour Villon à la fois un soulagement et on constate presque une attirance vers celle-ci, et une peur de se retrouver en Enfer. Cette conception de la mort contribue à rabaisser les humains à une vulgaire espèce animale. Ceci incite donc les croyants de l’époque à être attiré par la mort, exprimant dans cette ballade le désir de s’offrir à elle, afin de se rapprocher de leur Dieu.

Cependant, il existe des obstacles à une meilleure vie après la mort. En effet, selon le dogme religieux, la mort a un aspect binaire, la séparant entre Paradis et Enfer. C’est ici que réside le pouvoir des religieux et de l’inquisition pour faire accepter leur dogme, menaçant les gens d’aller en Enfer, s’ils ne font pas ce qu’ils leurs disent.

Il est donc possible d’observer une très importante influence de la religion dans la conception de la mort chez Villon. Par conséquent, dans ce fragment de la vision que Villon porte sur la mort, il semble que celle-ci soit bien déterminée par son époque. En effet, étant donné le niveau de la censure et de l’application du dogme religieux au moyen âge, avec notamment l’inquisition, la croyance des hommes en Europe était probablement à l’un de ses plus hauts stades. Cependant, ce niveau de croyance a toujours varié selon les époques, et étant donné que le catholicisme n’a jamais eu autant de poids sur les hommes, ainsi, les conceptions de la mort ont variés selon les époques et ne sont pas restés identiques à celle de Villon. Et, quel que soit l’époque, il y a toujours eu ce type de fanatisme religieux, ou l’idée que la mort soit un bonheur puisqu’elle rapproche de Dieu, mais, hormis le Moyen-Age, souvent en minorité en comparaison a un peuple tout entier.

De plus, les hommes ont aujourd’hui une conception plutôt individualisée, alors qu’à l’époque de Villon, c’était une conception communautaire, celle que la religion dictait.

 

Néanmoins, il existe certaines bases de la conception de la mort, qui sont évoquées par Villon, et qui constituent une conception universelle et qui a survécu à travers les époques. En effet, Villon évoque dans le même recueil que Ballade pour prier notre Dame : Testament,  le fait que la mort soit la loi suprême :

 

Dites-moi où, n’en quel pays,

Est Flora, la belle Romaine…

La reine Blanche comme lis

Qui chantait à voix de sirène,

Berthe au grand pied, Bietris, Allis,

Heremburgis qui tint le Maine

Et Jehanne, la bonne Lorraine,

Qu’Anglais brulèrent à Rouen,

Où sont-elles, Vierge souv’raine,

Mais où sont les neiges d’antan ?

 

Dans ce fragment de Ballade des dames du temps jadis, Villon exprime son sentiment de justice que peut apporter la mort. En effet, Villon, né pauvre et envieux des riches pour leur vie facile et leurs bons repas, il a ressenti une grande partie de sa vie une injustice dont il était la victime, étant sans doute la raison de ses vols. Il retrouve donc, dans une certaine mesure, une égalité qu’est la mort. En effet,  il exprime son sentiment que la mort est la seule loi commune, que tous les hommes subissent. Dans cette ballade, il met en avant le fait que personne ne peut y échapper, qu’elle est donc inéluctable qu’ils soient beaux : «belle Romaine » , ou vertueux : « voix de sirène ». Ceci est aussi montré par le vers : « quiconque meurt, meurt à douleur telle qu’il perd vent et haleine ».

 

Jean-François Casanova

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site