Entretien avec M. Christian Heck

 

Bande Annonce de l'entretien avec M. Christian Heck

 

 

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Extraits de l'Interview: 

JA JB JFC : « En quoi plus précisément consiste votre travail ? »

 

CH : « J’enseigne et je fais de la recherche en histoire de l’art du Moyen-âge. C’est-à-dire les œuvres d’art faites en Occident entre la fin de l’Antiquité vers 500 jusque la fin de la Renaissance vers le 16eme siècle : art roman, art gothique, peintures, sculptures, enluminures, art graphique. (…) avec une étude historique des œuvres pour qu’on puisse les dater, voir d’où elles viennent, les étudier matériellement pour ne pas se tromper et ne pas étudier comme médiévale une œuvre d’art qui a été restaurée au 19e siècle, ne pas confondre l’œuvre d’art avec la restauration. (…) une étude stylistique (…) et puis une étude iconographique consistant à savoir ce qu’elles signifient. Pour ça on les met en parallèle, on lit les textes des hommes de l’époque, on essaye de comprendre comment ça fonctionne. J’enseigne ça et j’en fais la recherche parce qu’il y a un vrai besoin, il y a des guides dans des musées et dans le patrimoine qui en ont besoin, et puis les chercheurs plus spécifiques.

 

JA JB JFC : « Donc vous voyagez beaucoup pour faire vos recherches ? »

 

CH : « Oui, régulièrement, tout à fait, et puis aussi dans les livres et dans les documents. Mais il faut voyager pour voir les œuvres parce qu’on les étudie sur les œuvres elles-mêmes, la photo c’est bien pratique mais c’est un dépannage. »

 

JA JB JFC : « Comme ça vous arrivez à déterminer l’époque à laquelle les œuvres ont été faites ? »

 

CH : « Voilà, il y a toute une série d’arguments techniques et stylistiques qu’on met ensemble. »

 

JA JB JFC : « Donc vous travaillez plutôt avec les études stylistiques qu’avec des tests scientifiques ? »

 

CH : « Tout à fait, les tests scientifiques ne donnent pas de dates, il donnent des éléments complémentaires mais pas de dates directement. (…) J’ai préparé trois grandes idées qui se rapprochent de votre sujet, tout d’abord une perspective de longue durée. C’est-à-dire que dans le christianisme, (…) depuis l’origine du Christ, que le christianisme s’est fondé parmi des religions de salut individuel, ça c’est un arrière plan qu’il ne faut pas oublier. C'est-à-dire qu’à l’époque du Christ dans l’Empire Romain, la religion principale, c’est la religion officielle de l’Empereur. C’est un culte officiel, standardisé, administratif, qui n’est pas bouleversant ; et c’est l’époque où dans l’empire romain, il se met à avoir une angoisse de la mort. Entre autres parce que les légionnaires romains vont en Orient et ont contact avec des religions orientales. Beaucoup de gens se posent la question du salut de leur âme après la mort, et le culte de l’Empereur ne répond pas du tout à ça, c’est un culte officiel. Il y a donc une sorte de peur, et autour de l’année 0, il y a des quantités de religions orientales qui s’installent en méditerranée tels que Mitra ou Osiris, et qui sont des religions sont des cultes de mort/résurrection. Car les gens ont la trouille de ce qui se passe après la mort, comme on dit vulgairement et ils espèrent une religion qui les rassure individuellement. Le christianisme c’est une de ces religions et pour beaucoup d’historiens, le christianisme est devenu une religion immense, mais peut être que Mitra ou d’autres auraient pu prendre cette place là. Il faut bien comprendre qu’au début le christianisme répond aussi à une angoisse par rapport à la mort, et se fonde sur l’idée qu’une résurrection est possible. Le second point qu’il faut savoir, c’est que tout au long du Moyen-âge, il y a la croyance à la fin des temps « un jugement dernier », un salut pour les hommes, et en même temps espoir et peur, parce que le salut ne vient pas pour tous. Le troisième point, à partir du milieu du 14e siècle jusqu’au début du 16e, pendant 150 ans il y a vraiment en Occident une obsession de la mort, et Villon est en plein dans ce sujet. On a cherché les raisons à ça : en 1348, il y a la Grande Peste, il y a une peste qui arrive en Occident qui fait des centaines de milliers de morts. Il y a des guerres plus longues et des villages abandonnés, et donc une situation qui est difficile individuellement. Et il y a le fait que les livres se répandent plus, il y a beaucoup de bourgeois qui ont une réflexion personnelle, l’individu a plus de place ; et moi comme historien de l’art, je vois des thèmes et des images traditionnelles qui sont traitées complètement autrement, par exemple le Christ en croix, une image banale, jusqu’au 13e siècle il est crucifié mais comme glorieux sur la croix, rayonnant, mais à partir de 1350, on se met à le montrer souffrant, saignant, les plaies ouvertes, avec une crudité et un réalisme de la souffrance physique beaucoup plus brutale. A côté de ça, il y a des thèmes nouveaux qui apparaissent. On peut en citer deux ou trois : les danses macabres, on se met à représenter en Europe des danses macabres, c'est-à-dire des farandoles avec un mort puis un vivant puis un mort. L’idée c’est de dire qu’attention, vous allez être amenés par la mort à votre tour un de ces jours. Ces danses macabres sont très importantes. Un autre thème qui apparait, c’est le conte des Trois morts et des trois vifs. C’est l’histoire de trois jeunes gens, des chevaliers, qui partent à la chasse à la campagne, et rencontrent sur trois chevaux trois squelettes, qui leur dit « vous serez comme nous un jour ». C’est le fait de se représenter un de ces jours face à la mort qui va nous saisir. Un troisième thème qu’on peut citer, on l’appelle de son nom latin le Memento Mori, « rappelle toi de la mort ». On voit des images avec un vivant face à la mort, on voit des images de personnes sur leurs lits de mort, autour duquel l’Ange et le Diable viennent pour se disputer l’âme. Toute une série d’images nouvelles comme ça, qui montrent qu’on se place individuellement face à la mort. Là il y a vraiment une obsession de la mort et du salut qui est très importante. (…) Tout le contexte explique aussi pourquoi Villon a pu paraitre à ce moment là, deux siècles auparavant, ce n’aurait pas été la même chose. »

 

JA JB JFC : « Vous décririez cette nouvelle sorte de pensée plus évoluée comme l’influence plutôt de l’individu et moins de la religion ? »

 

CH : « C’est une religion qui fait de plus de place aux sentiments individuels, c’est toujours dans le cadre de la religion, mais c’est peut-être moins dans le cadre de la messe où tout le monde est réuni que l’individu seul chez lui face à son angoisse personnelle. Par exemple, à cette époque là aux Pays-Bas se développe un mouvement qui va atteindre toute l’Europe qu’on appelle la dévotion moderne, qui propose aux individus une relation à Dieu accessible même aux gens qui ne sont pas cultivés, et une relation directe et personnelle par des lectures simples, et donc en se passant plus souvent du prêtre et en lisant chez soi des bouquins de spiritualité. Donc c’est par la voie religieuse mais l’individu tout seul chez lui se met à lire et à prier ; et il y a un phénomène qui concerne par les dizaines de milliers d’exemplaires qu’on appelle le livre d’heures. C'est-à-dire que les religieux plusieurs fois par jour font la prière des heures, mais il y a particuliers et des laïques qui se procurent des petits livres d’heures, et qui chez eux tous les jours font les prières des heures. Là il y a une dévotion individuelle nouvelle, qui développe la situation de l’homme tout seul face à ses questions. »

 

JA JB JFC : « Mais l’Eglise n’avait pas pour autant perdu de son autorité ? »

 

CH : « Non, pas du tout, mais malgré tout il y a une place plus grande à la dévotion individuelle. »

 

JA JB JFC : « Quand vous dites qu’à partir de 1350, la mort prend une place plus importante dans les obsessions, est-ce qu’il y a eu les mêmes répercussions à l’étranger ? »

 

CH : « Oui, ce n’est pas qu’en France, c’est dans tout l’Occident. C’est aussi bien en Italie, à Pise notamment. Ce n’est pas exclusivement français. De toutes façons les prédicateurs voyageaient, les livres circulaient, ce n’est pas limé aux frontières françaises, c’est un phénomène vraiment occidental. (…) Même en Italie par exemple, le Triomphe de la Mort, des images nouvelles qui apparaissent.

 

 

 

 

« C’est une image qu’un bourgeois avait chez lui dans sa prière, il regarde une image pareille. C’est quand même assez fort comme situation. »

 

Avec nos sincères remerciements à M. Heck

Jeremy ALBET

Jasper BRUMTER

Jean-François CASANOVA

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